
Crédit photo : Guillaume Collanges
Le réalisateur et photographe Guillaume Collanges a immortalisé des images de beauté et de destruction à travers le monde, du Sénégal à la Chine en passant par la Colombie. Mais il est évident que son reportage réalisé sur l’île indonésienne de Bangka en collaboration avec le journaliste Arnaud Guiguitant a particulièrement marqué ce Parisien.
C'est là que Guillaume Collanges a réalisé des clichés saisissants des hommes et des garçons pris dans un travail incessant dans des conditions périlleuses afin d’extraire l'étain, un métal essentiel à la soudure des composants électroniques des smartphones, ordinateurs portables et plus encore. Sans soudure, il serait impossible d’assembler solidement ces composants entre eux, ce qui en fait un élément essentiel de la fabrication des appareils électroniques modernes.
Alors que le renouvellement annuel de ces appareils est devenu de plus en plus courant tant chez les consommateurs que chez les fabricants, la demande en étain a elle aussi augmenté. Fait surprenant, près d’un quart de l’approvisionnement mondial en étain provient de cette seule île, de la taille de la Corse. Mais quel en est le coût réel ?
Sur terre comme en mer, Guillaume Collanges a vu des personnes risquer leur vie pour extraire la cassitérite, le principal minerai à partir duquel l’étain est produit. Les personnes que Guillaume a rencontrées se trouvent "en bas de l’échelle du travail. C’est eux qui font les tâches les plus dures". Celles-ci sont régulièrement confrontées à des dangers qui mettent leur vie en péril, ajoute-t-il. "Vu le risque qu’ils prennent, ils peuvent mourir… c’est un métier de forçat".
Et qu’ils travaillent dans la légalité ou dans l’illégalité, le fruit de leur travail finira inévitablement au même endroit : sur le marché international. Leurs techniques d’exploitation minière invasive ont également un impact considérable sur l’environnement, l’eau sous haute pression utilisée pour lessiver les sols riches en étain dégradant durablement les terrains.
Au large, le dragage remue les fonds marins, ravageant les écosystèmes marins. Ces pratiques détruisent les récifs coralliens, autrefois habitats des poissons, polluent les eaux environnantes et laissent derrière elles des paysages arides et stériles où, selon Guillaume Collanges, "il n’y a plus que du sable … il n’y a pas une seule plante qui peut venir".
Il revient ici sur cinq des clichés les plus marquants de sa série "Les forçats de l’étain", qui met en lumière le coût environnemental souvent relégué au second plan dans la quête du progrès technologique et du profit. En révélant la réalité brutale de la production d’étain, ces images ne laissent guère de doute quant au véritable coût de la "fast tech", tant pour les populations que pour la planète.

Crédit photo : Guillaume Collanges
Cette fosse accidentée et instable est une ancienne mine légale, abandonnée depuis longtemps et désormais exploitée par des mineurs artisanaux opérant illégalement. Ces mineurs "creusent, creusent et creusent encore, toujours plus profond", explique Guillaume Collanges, qui précise qu’ils utilisent des bâtons et des pioches rudimentaires pour travailler le terrain, "et le gros danger, c’est qu’au bout d’un moment, la falaise s’effondre et les ensevelisse". Les militants estiment que jusqu’à une centaine de mineurs meurent chaque année à Bangka. Même sans glissements de terrain, les conditions de travail restent extrêmement dangereuses et, selon Guillaume, "dantesques". "Il fait une chaleur incroyable là-dedans, et les pompes ainsi que les moteurs diesel émettent un vacarme assourdissant", ajoute-t-il. "C’est impossible de se parler à cause du bruit : après, j’avais les oreilles qui sifflaient."
Les gaz d’échappement du diesel sont également si nauséabonds qu’ils donnent mal à la tête. Les hommes qui travaillent dans cette mine (une trentaine à la fois) ne possèdent pas leur propre matériel et ne sont pas directement rémunérés ; ils perçoivent un pourcentage de ce qu’ils parviennent à extraire pour leurs patrons. Beaucoup ont quitté les îles voisines dans l’espoir de faire fortune. "C’est une chaîne où il y a des possédants et puis ceux qui n’ont rien, qui viennent gagner un peu leur vie en tentant leur chance", explique Guillaume.

Crédit photo : Guillaume Collanges
De l’eau est pompée à haute pression pour remuer le fond de la fosse, et les hommes que l’on voit ici passent huit heures par jour à patauger dans une boue stagnante et gluante, sous une chaleur torride. "Il faisait 40 °C là-dessous", raconte Guillaume. "C’était vraiment éprouvant. Le jeune homme à gauche n’était pas protégé, mais le plus âgé portait une casquette et une cagoule. La plupart des travailleurs sont couverts de chapeaux et de manches longues, car ils sont en plein soleil toute la journée." Le soir venu, Guillaume Collanges découvre la récolte du jour : plusieurs kilos de cassitérite. À ce moment-là, les hommes étaient exténués, dit-il. "C’était vraiment épuisant, c’est sûr."

Crédit photo : Guillaume Collanges
Guillaume Collanges a rendu visite à Alfonso, un négociant en étain, à son domicile. Il achète au poids la production de mineurs artisanaux comme Sofiane, puis la recontrôle pour vérifier la quantité exacte d’étain qu’il a réussi à acquérir. Alfonso n’a pas voulu préciser où allait exactement cet étain, mais il est fort probable qu’il finisse par être exporté dans les mêmes circuits que l’étain extrait légalement. Ces personnes, explique le photographe, ne sont que des rouages dans la machine. "Le problème fondamental, c’est qu’ils gagnent bien mieux leur vie en faisant cela qu’en faisant autre chose."

Crédit photo : Guillaume Collanges
Ikrane, 13 ans, travaille aux côtés de son père et son frère. Il a expliqué à Guillaume Collanges et Arnaud Guiguitant que personne ne l’avait forcé à quitter l’école deux ans auparavant pour devenir mineur. D’une certaine manière, il est difficile de croire qu’un enfant puisse choisir volontairement d’exercer ce métier dangereux. Mais le manque de perspectives d’emploi pour les classes populaires, l’attrait de l’argent et la possibilité de subvenir aux besoins de leur famille constituent également des facteurs déterminants pour ces jeunes. "Effectivement, son enfance s’est arrêtée", explique Guillaume. "Il a été projeté dans une vie d’adulte très rapidement"

Crédit photo : Guillaume Collanges
Depuis la colonisation néerlandaise au début du XIXe siècle, Bangka est exploitée pour son étain. On dit que certaines parties de l’île ressemblent à Mars : ici, la ressemblance est frappante. "Cette terre donne des reflets ocres, roses, dorés. Il y a un côté un peu lunaire et magnifique et à la fois assez terrifiant dans cette photo", explique Guillaume. En tout cas, l’avenir de Bangka reste incertain. Il est probable que l’État et ceux qui en ont les moyens continuent d’exploiter cette île déjà fragile pendant encore longtemps. Mais il est clair que cette pratique est loin d’être durable. Cependant, selon le photographe, nous avons tous un rôle à jouer. "L’autre solution dépend évidemment de la consommation. C’est peut être de consommer moins et évidemment de recycler."
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