Dans cette série d’articles, on s’intéresse à des objets qui ont marqué la carrière d’artistes de renom. Ce second épisode nous plonge dans l’univers du photojournaliste Stephen Shames, qui muni de son fidèle Leica M4, est devenu l’observateur discret du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Christine Ochefu a recueilli son témoignage.
Sorti en 1966, le Leica M4 occupe une place à part dans l’histoire de la photographie argentique. Ce boîtier en laiton, compact et robuste, se négocie aujourd’hui une petite fortune sur le marché de l’occasion.
La cote du Leica M4 s’explique par son rôle dans la création de clichés devenues emblématiques. On lui associe notamment le célèbre portrait de Che Guevara, reproduit à l’infini, et les dernières photos d’Henri Cartier Bresson. Les appareils photo Leica incarnent la prise de vue de moments et de styles qui ont marqué leur époque. Même si aujourd’hui, des appareils plus sophistiqués sont disponibles sur le marché, de nombreux passionnés de photographie estiment que le Leica M4 incarne la perfection dans le domaine. Compact et discret, il repose sur une conception robuste, pensée pour durer.
Capturer l’authenticité, tel est le défi de tout photographe. Le Leica M4 y répond avec élégance : sa silhouette discrète efface les barrières, invitant les sujets à s’abandonner devant l’objectif. Cette alchimie entre sobriété technique et proximité humaine explique pourquoi Stephen Shames, monument de la photographie américaine, en a fait son complice de toujours et l’instrument d’une œuvre intemporelle.

Le Black Panther Party en 1969. Photo de Stephen Shames.
À 78 ans, ce photo-essayiste acclamé incarne une photo résolument activiste, qui défie le pouvoir et témoigne des soubresauts de l’Histoire américaine. À la fin des années 60, il rejoint la rédaction du Berkeley Barb, un journal underground contestataire où germe une vocation unique qui le suivra tout au long de sa carrière prolifique : donner un visage aux acteurs du mouvement des droits civiques et raconter leur histoire en image.
Guerre du Vietnam, combat de Martin Luther King, pauvreté structurelle aux États-Unis, lutte pour l’égalité raciale… Stephen Shames a été témoin des grands affrontements sociaux et politiques des années 60 et 70. Il documente cette période avec une attention particulière portée aux Black Panthers. En s’immergeant dans ce mouvement radical, il saisit l’élan de la "Rainbow Coalition", un projet de société fondé sur la fraternité et le dépassement des clivages raciaux et sociaux.
"Mes photos contiennent beaucoup de clichés très intimes et je me trouve dans de nombreux endroits qui ne sont pas des lieux touristiques" - Stephen Shames, photographe
Dans les coulisses des Black Panthers, le photographe s’est établi comme un observateur fiable et un relais essentiel pour mettre en lumière l’aspect authentique et profondément humain de cette communauté solidaire. Cette démarche s’exprime à travers les portraits touchants des enfants des Black Panthers, tout sourire sous leurs bérets pendant les cours, de Huey P. Newton (l’un des fondateurs du mouvement) tenant un vinyle de Bob Dylan, ou encore d’Angela Davis, cigarette à la main, loin du tumulte carcéral.

Stephen Shames, son Leica M4 et le militant des droits civiques Jesse Jackson. Photo fournie par Stephen Shames.
"Il arrive qu’une photo signifie bien plus que ce qu’elle montre", explique Stephen, New-Yorkais pur jus, depuis son appartement de Big Apple. "Par exemple, la photo qui représente des jeunes assis sur une statue est interprétée par certains comme un symbole de la communauté noire. C’est là que réside toute la puissance de la photographie : elle immortalise des émotions. C’est d’ailleurs l’essence même de l’art. Les grandes œuvres dépassent toujours ce qu’elles donnent à voir."
Plusieurs décennies plus tard, le Leica M4 compte toujours parmi les appareils fétiches de Stephen. "Beaucoup de mes clichés sont très intimes, et je me retrouve souvent dans des lieux hors des sentiers battus", raconte le photographe, capable de photographier aussi bien une manifestation contre la guerre du Vietnam sous une pluie battante que des camps de réfugiés en Ouganda. "Beaucoup de gens me disaient qu’ils avaient le même appareil. Le Leica M4, par son aspect discret et familier, inspire naturellement confiance."
Il poursuit : "Avec un appareil professionnel, les gens refusaient souvent d’être photographiés car pour eux, je représentais des médias hostiles. Le Leica M4 m’a permis de passer davantage inaperçu." Stephen nous a parlé de ses années à documenter la complexe histoire sociopolitique des États-Unis, de sa relation créative avec son Leica M4, et de ce qui rend cet appareil si durable. L’entretien a été légèrement condensé par souci de clarté.

Deux enfants escaladent une statue lors d'une manifestation à New Haven, dans le cadre du procès de Bobby Seale en 1970. Photo de Stephen Shames.
Depuis quand te sers-tu d’un Leica et qu’est-ce qui t’a motivé à choisir cette marque ?
Quand j’ai fait mes premiers pas chez Barb, j’ai croisé la route du photojournaliste Alan Copeland. Très vite, il est devenu un ami et un mentor. Son regard et sa maîtrise du reportage étaient d’un tout autre niveau. C’est lui qui m’a poussé à laisser derrière moi mon vieux boîtier de récup’ pour découvrir la Rolls allemande de la photographie, le Leica. Mon premier a été un M3. Une révélation ! Le M4 a rapidement pris le relais. Dès la prise en main, j’ai su que quelque chose se passait. L’objectif, d’une précision saisissante, dessinait les détails avec une clarté remarquable. Le viseur télémétrique permettait une mise au point fiable même lorsque la lumière venait à manquer. Et surtout, l’appareil se faisait oublier. Pas de volume intimidant, pas d’allure ostentatoire. Juste un compagnon discret, idéal pour arpenter les rues, observer, attendre et saisir l’instant au détour d’une balade.
Certains photographes considèrent leurs appareils comme de véritables alliés créatifs, comme dotés d’une personnalité. As-tu déjà ressenti ça avec ton Leica ?
Carrément ! J’avais vraiment l’impression que l’appareil faisait partie de moi. Il ne me quittait jamais, un peu comme on s’habille pour sortir. Ne pas avoir mon appareil sur moi me donnait le sentiment d’être totalement à nu. C’est comme un organe qui prolonge mon regard.

Pauvreté en Amérique : un enfant dort dans une voiture. Depuis 1985 à Ventura, Californie. Photo de Stephen Shames.
Ton approche de la photo se distingue par un profond respect pour l’humain, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Comment cultives-tu cette sensibilité, en particulier dans des communautés vulnérables et éloignées de ton quotidien ?
Errol Caldwell, un journaliste politique du New York Times, m’a inculqué une leçon : "Il faut que tu ressentes la douleur des gens". Pour photographier des familles à la rue qui dorment sous une tente sur la plage, j’ai installé ma propre tente près d’eux. Dans Outside the Dream: Child Poverty in America, j’ai voulu mettre en lumière la vie quotidienne d’une famille d’ouvriers au chômage dans l’Indiana. Je n’avais pas d’autre choix que de m’assoir dans leur canapé, de partager leurs repas et d’établir des liens sincères. Aller sur le terrain, c’est le seul moyen de capturer la réalité, qu’elle soit triste ou joyeuse. Au fond, il s’agit de vivre intensément l’expérience de l’autre, dans toutes ses nuances.

Un programme éducatif Black Panther pour les enfants de la classe ouvrière. Photo de Stephen Shames.
Aujourd’hui, tu travailles principalement en numérique. Mais on voit de plus en plus de jeunes photographes se tourner vers les appareils argentiques vintage. Comment expliques-tu le succès de ce format, à l’heure où le numérique est partout ?
Rien ne disparaît jamais complètement. La pellicule possède une signature visuelle incomparable. J’ai du mal à croire que le numérique puisse un jour rivaliser avec la richesse des couleurs du Kodachrome ou avec la profondeur du noir et blanc de la TRI-X de Kodak. À l’époque des boîtiers entièrement mécaniques, les appareils étaient faits pour durer des décennies. Aujourd’hui, un appareil numérique devient obsolète en deux ou trois ans. Les modèles évoluent à un rythme effréné, les mises à jour logicielles n’en finissent plus.
Récemment, je suis tombé sur un commentaire assez juste sur Facebook qui disait qu’avant l’arrivée des objets dits connectés, nos appareils électroménagers étaient quasiment indestructibles. Désormais, ces machines prétendument intelligentes sont conçues pour avoir une durée de vie limitée. Cuisinière, réfrigérateur, lave-vaisselle ou smartphone, tout est bon à remplacer tous les deux ou trois ans. À l’opposé, un Leica fabriqué dans les années 40, 50 ou 60 fonctionne encore parfaitement en 2025. Mon M4 m’accompagne depuis plus de trente ans ! Il passe de temps à autre entre les mains d’un technicien pour un nettoyage, mais globalement, il est infatigable. À moins de le faire chuter du 4e étage, il est quasiment indestructible.

Martin Luther King s'exprimant lors d'un rassemblement anti-guerre à l'Université de Berkeley en 1967. Photo de Stephen Shames
Tes clichés exposent des réalités parfois choquantes. Face à ces sujets "chargés", la photo a-t-elle aussi été pour toi une forme de thérapie ?
Totalement. Ma mère était poète et j’ai grandi dans un environnement où la création faisait partie du quotidien. Très tôt, j’ai senti que j’avais une sensibilité d’artiste. Comme je ne savais pas dessiner, la photographie s’est imposée comme mon moyen d’expression. Un artiste, c’est quelqu’un qui sait faire émerger quelque chose de fort à partir de ce qui cloche. On vit avec ses blessures, avec cette tension intérieure. Au lieu de la subir, on choisit d’en faire quelque chose. Ce simple acte est déjà une forme de guérison. Il remet en mouvement, il répare en partie. Et lorsque tout s’aligne, ce que l’on crée peut aussi toucher les autres.
Pour guérir, il faut d’abord trouver ce qui nous met en colère et pourquoi, puis prendre le temps d’analyser le problème. La photo m’a aidé à prendre du recul sur ma propre vie en racontant celle des autres. Quand on s’intéresse à ceux qui vivent en marge, dans des situations difficiles, ça résonne avec nos propres blessures, même si le contexte n’a a priori rien à voir. J’ai photographié des enfants exploités, un ouvrier qui perdait son job alors que sa famille se fracturait. Photographier ces réalités loin de la mienne m’a permis de mieux comprendre les crises qui ont traversé mon existence.

Une illustration originale de Hayley Wells. Stephen Shames : Une vie en photographie est maintenant disponible.


