High-tech, numérique : de plus en plus cher, de moins en moins bien

26 janvier 2026


6 mins de lecture


Kate Demolder

Journaliste et rédacteur indépendant

Le nouveau livre de Cory Doctorow, Enshittification (littéralement "merdification"), est un pamphlet contre la Fast Tech. L’essayiste et critique y explique comment lutter contre la dégradation progressive des produits et services issus des nouvelles technologies.

Il arrive qu’un néologisme capture si bien une réalité qu’il finit par incarner tout un mouvement. C’est le cas du terme "Enshittification" ("Merdification"), forgé par l’activiste tech canadien Cory Doctorow. En 2026, le constat est flagrant : les objets high-tech déçoivent de plus en plus tandis que les prix ne cessent d’augmenter. Ajoutons à cela la prolifération de deepfakes, les marques exclusivement en ligne au service client inexistant… Bref, une dégradation progressive et inexorable de la qualité des plateformes numériques.

À la base, le concept décrit comment les services numériques que nous utilisons au quotidien (réseaux sociaux, sites d’info, sites e-commerce, etc.) ne remplissent plus leur fonction d’origine. La cause ? Ils privilégient désormais les caprices de leurs partenaires les plus rémunérateurs, abandonnant les simples utilisateurs qui ont pourtant fait leur succès et les laissant se débrouiller seuls sur des plateformes devenues quasi inutilisables.

Cory a eu cette idée pendant un voyage. En cherchant un endroit où dîner, il constate que le site de Tripadvisor refuse de charger son contenu… mais qu’il affiche les pubs sans problème. Agacé, il tweete (traduction) : "Quelqu’un chez TripAdvisor a déjà voyagé ? C’est le site le plus merdifié que j’aie jamais vu." La réaction est immédiate, et un mouvement vient de naître. Depuis, le terme "enshitification" a été sacré mot de l’année à deux reprises (par l’American Dialect Society et le Macquarie Dictionary) et a inspiré un épisode de Black Mirror . Il s’est imposé dans le monde entier pour décrire le ras-le-bol numérique des utilisateurs face au monde de la tech, obsédé par l’innovation superflue au détriment de ce qui fonctionne déjà. 

"C’est une théorie qui explique le processus de dégradation des produits et services qu’on utilise au quotidien." - Cory Doctorow, auteur de Enshittification

Dans son dernier essai paru en octobre Enshittification: Why Everything Suddenly Got Worse And What To Do About It (Merdification : pourquoi tout est brusquement devenu médiocre, et comment y remédier), Cory Doctorow décrit ce phénomène en trois temps. Au départ, l’entreprise chouchoute ses utilisateurs et leur répond à tous leurs besoins. Une fois qu’elle a conquis son public, elle se concentre sur les clients les plus rentables pour contenter annonceurs et actionnaires. La dernière étape ? L’expérience utilisateur passe à la trappe pendant que les dirigeants s’en mettent plein les poches. Selon l’essayiste, Amazon et X (ex-Twitter) incarnent parfaitement cette déliquescence. 

L’argument central de l’essai de Cory, c’est que des failles structurelles permettent à ces systèmes de prospérer. Back Market a interrogé l’auteur pour comprendre comment on en est arrivé là, et si nous sommes vraiment tous condamnés à supporter des produits et services "merdifiés".

Cory Doctorow, auteur de Enshittification, Why Everything Suddenly Got Worse and What to Do About It  (L'enshittification, pourquoi tout a soudainement empiré et comment y remédier).

C’est quoi, au juste, l’enshitification ?

C’est une théorie qui explique le processus de dégradation des produits et services qu’on utilise au quotidien. Pour faire simple, l’enshitification, c’est le déclin des plateformes. Mais c’est avant tout un moyen de mettre en évidence le problème. 

Attirer les clients, les trahir puis les arnaquer… pourquoi ce schéma se répète-t-il en ce moment ? En fait, notre société est gouvernée par les entreprises, et c’est elles qui donnent le la. C’est d’autant plus vrai lorsque le marché est dominé par une poignée d’acteurs qui n’ont plus à craindre la concurrence. Ça vaut le coup de se battre contre ça.

Qu’est-ce qui a changé depuis l’apparition du mot en 2022 ?

Les géants de la tech américaine ont mis en place des verrous sur leurs systèmes grâce aux lois anti-contournement. Celles-ci interdisent le reverse engineering, qui permet de briser le monopole des plateformes dont je parle dans mon livre. Aujourd’hui, l’Europe se réveille et examine enfin ces pratiques. C’est le grand changement depuis 2022. Ça, et Trump. Clairement, sa réélection n’est pas une bonne nouvelle, mais il faut essayer de tirer parti de la situation.

"Le message d’Enshittification est qu’on ne peut pas résoudre les problèmes par ses choix de consommation personnels, tout comme trier ses déchets recyclables n’empêchera pas les incendies de forêt de ravager votre maison." – Cory Doctorow, auteur d’Enshittification

Est-ce que les produits et services peuvent redevenir qualitatifs, ou est-on condamnés à supporter leur dégradation constante ?

En finance, la loi de Stein se résume par "tout ce qui ne peut pas durer éternellement est voué à s’arrêter". C’est exactement ce qui va arriver à la merdification, et j’en fais un sujet central dans mon livre. Mais n’importe quel analyste politique vous dira que les milliardaires ont toujours le dernier mot : quand quelque chose leur déplaît, ils ont les moyens de changer le cours des choses. Ça explique par exemple pourquoi on n’arrive pas à résoudre la crise climatique.

La dégradation de la qualité des services et produits a atteint un tel point qu’on ne peut plus l’ignorer. Si ça empire, il y aura forcément un rejet, une volonté de changer ou d’au moins encadrer les choses. Et lutter contre les ultra-riches, ça vaut le coup. Nos aïeux l’ont fait alors qu’ils n’étaient pas plus intelligents ou motivés que nous… Ça permet de faire voter des lois qui nous protègent contre la cupidité.

Enshittification: Why Everything Suddenly Got Worse And What To Do About It de Cory Doctorow est édité chez Macmillan Publisher (anglais uniquement).

C’est quoi ton objectif avec ce livre ?

Le message central d’Enshittification, c’est qu’on ne peut pas régler ces problèmes juste en faisant attention à ce qu’on achète. Typiquement, trier ses déchets, ça ne suffit pas à avoir de l’impact. J’espère que les lecteurs comprendront qu’il est impératif de s’engager politiquement et localement. Aux États-Unis, on ne manque pas d’idées ! Plusieurs États (New York, entre autres) ont adopté des lois comme le Digital Fair Repair Act, qui force les fabricants à donner accès aux ressources nécessaires pour réparer un appareil. C’est une vraie chance.

Que penses-tu des plateformes comme Back Market ? Est-ce que le mouvement pour le droit à la réparation te fait espérer des jours meilleurs ?

Je préfère l’espoir à l’optimisme. L’optimisme, c'est fataliste, alors que l’espoir, c’est plus pro actif : c’est en devenant acteur du changement qu’il peut se produire. Mon souhait, c’est que tout le monde fasse le lien entre la merdification et des phénomènes comme la crise climatique ou la montée de l’autoritarisme. C’est le même problème : des riches qui n’ont de compte à rendre à personne décident comment on doit vivre, à notre détriment et pour mieux les servir.

L’économie circulaire, le travail de Back Market et le mouvement pour le droit à la réparation, ça aide à redonner du pouvoir au consommateur... mais ça ne suffit pas. Il faut s’attaquer au système. Aujourd’hui, on peut tout à fait s’affranchir des règles imposées par la tech américaine. Les gens sont prêts, et c’est l’une des grandes raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre. Aussi parce qu’il est grand temps qu’on arrête de laisser les milliardaires contrôler notre vie.

Enshittification: Why Everything Suddenly Got Worse And What To Do About It de Cory Doctorow est édité chez Macmillan Publisher (anglais uniquement).

Écrit par Kate DemolderJournaliste et rédacteur indépendant

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