
Lancé en 2025, le Slow Tech Summit de Back Market pose une question simple : quel est l’impact des technologies sur notre existence ? Pour cette édition, le public extérieur était convié. Au programme : une journée de talks avec des figures de la tech, de la culture et de l’activisme, des expositions qui secouent les certitudes et des ateliers où l’on met les mains dans le cambouis. La journaliste Alice Pfeiffer nous raconte l’événement.
Jeudi, en arrivant à La Grande Menuiserie de Paris, j’avais 10 % de batterie et un peu mauvaise conscience. Dans la salle, des experts et des passionnés étaient venus célébrer la slow tech au sommet du même nom. Et moi, je pensais aux avantages de mon prochain téléphone : une batterie qui tient la journée, des photos Instagram plus flatteuses et, surtout… une coque toute neuve.
Je suis comme tout le monde. Les objets neufs me font de l’œil et encore plus les smartphones, bien que le mien ait à peine un an. Ces appareils ne nous quittent plus.
Depuis une quinzaine d’années, je couvre le secteur de la mode et ses collections en perpétuel renouvellement. J’ai donc eu de multiples occasions d’observer comme se fabrique le désir. L’utilité et la nécessité n’ont aucune importance ! Une tendance fait son apparition et les objets qu’on possède deviennent soudain surannés, bien qu’en parfait état. Dans l’industrie du numérique, c’est pareil : on remplace au lieu de réparer, les anciens modèles disparaissent et les nouveaux surgissent comme par magie. Pour couronner le tout, on se demande rarement d’où tout ça vient, ni où tout ça finit.

Votre téléphone pèse plus lourd que vous ne le pensez
Le 15 octobre, Back Market a pris le contre-pied de ce culte du neuf. Pour la deuxième édition du Slow Tech Summit, l’équipe a rassemblé scientifiques, militants, journalistes, artistes et visiteurs de tous âges le temps d’une journée gratuite ponctuée de talks, d’expositions et d’ateliers.
L’événement tombait pile pendant les Journées nationales de la réparation et s’articulait autour d’une ambition : faire durer les smartphones au moins 10 ans. Pour un frigo ou un lave-linge, c’est une durée raisonnable. Mais pour un téléphone, ça paraît une éternité. Comme j’allais le découvrir, y arriver suppose de repenser de fond en comble la façon dont nos appareils sont conçus, mais aussi fabriqués, vendus, réparés et jetés.

Thibaud hug de Larauze
Dans la tech, 200 grammes, ça fait 266 kilos
C’est Thibaud Hug de Larauze, cofondateur de Back Market, qui a lancé la journée avec une question en apparence anodine : combien pèse un smartphone ? Sur la balance, environ 200 grammes. Mais derrière, il faut extraire 266 kilogrammes de matières premières pour le fabriquer, et 80 % de son empreinte carbone est déjà émise avant qu’on l’allume pour la première fois.
Pour mettre en lumière les conséquences environnementales, géopolitiques et humaines de l’extraction minière destinée à nos appareils électroniques, le site de l’événeemnt s’était transformé en terrain d’exploration : projections immersives, grands écrans, stations de soudure, smartphones éventrés, caméras vintage et, clou du spectacle, des LED alimentées par des pommes de terre.
À mi-chemin entre la foire aux sciences et le happening culturel, le rassemblement a permis de redonner corps à la technologie. En effet, on se représente volontiers le numérique comme un monde sans poids ni frontières : des nuages, du sans-fil, des données qui flottent, et avec eux la liberté, la mobilité, la vie de nomade digital. Côté alimentation, les gens ont déjà appris à s’interroger sur l’origine et la composition de ce qu’ils mangent. Alors, pourquoi pas pour le numérique ? On continue d’agir comme si nos téléphones tombaient du ciel. Pardon de citer Marx, mais son idée du fétichisme de la marchandise me revient en tête : le produit fini paraît presque magique, coupé du monde du travail et des rapports sociaux qui ont permis sa conception. La surface lisse du smartphone ne laisse rien deviner de l’envers du décor, bien moins reluisant.
Ces enjeux étaient au cœur d’une discussion que j’ai animée avec le journaliste américain Vince Beiser (auteur de Power Metal et d’enquêtes sur la course mondiale aux métaux qui font tourner l’industrie numérique), l’activiste environnemental congolais David Maenda Kithoko (fondateur de Génération Lumière et chroniqueur des conséquences de l’extraction pour les habitants de son Congo natal) et la chimiste Marie Perrin (cofondatrice de REEcover et conceptrice de procédés de valorisation des terres rares dans des matériaux existants). Le trio a montré tout ce qui se joue dans un seul appareil et sensibilisé le public aux rapports de force dans l’extraction minière : qui gagne, qui perd et qui fait la pluie et le beau temps.
Marie Castelli, directrice du développement durable et des affaires publiques chez Back Market, est aussi montée sur scène pour expliquer comment, à force de dialoguer avec les pouvoirs publics, les fabricants, les opérateurs télécoms et les autres poids lourds du secteur, la plateforme du reconditionné façonne un avenir où l’on pourra garder son téléphone dix ans. Cela suppose de s’attaquer aux mécanismes commerciaux qui nous poussent à changer d’appareil tous les deux ou trois ans, et de bâtir un marché où les appareils durent plus longtemps et profitent à plus de monde. Autrement dit, le problème ne se limite pas au comportement des consommateurs. C’est tout le système qu’il faut repenser.

Marie Castelli
Ateliers : la slow tech en mode bricolage
Pendant l’événement, les visiteurs pouvaient n’avaient que l’embarras du choix pour mettre la main à la pâte : souder des lampes torches, transformer pommes de terre, citrons et sel en batteries de fortune, ou démonter des smartphones sous l’œil d’ingénieurs d’iFixit.
"Explorateur analogique" selon ses propres mots, Davide Bonetti, alias @lecronachedidave, a présenté lors d’un atelier ses inventions rétrotech : téléviseurs magiques qui corrigent les couleurs, caméras de surveillance portables, PSP sur mesure. Davide invite le public à redonner vie aux appareils oubliés dans les tiroirs.
Le même esprit bricoleur soufflait sur la masterclass que j’ai animée avec la créatrice londonienne Annike Tan, alias Ube Boobey. Entièrement autodidacte, Annike fabrique des "cyberdecks", ces ordinateurs portables sur mesure assemblés à partir de pièces recyclées. Elle en avait apporté deux : l’un en forme de coquillage, l’autre niché dans une boîte à bijoux. Des objets dont le design est à mille lieues de l’électronique minimaliste et aseptisée qu’on vend au grand public. On a discuté des stéréotypes de genre dans la tech, de son approche du "hacking éthique" et des raisons pour lesquelles elle refuse d’utiliser l’IA. Dans la salle, les questions pratiques fusaient : comment a-t-elle appris, et comment faire pareil ?
Le sommet s’est achevé sur une prise de parole de l’écrivain et militant Cory Doctorow, à l’origine du terme enshittification (ou "merdification"), qui désigne la dégradation progressive des plateformes numériques sacrifiées sur l’autel du profit, au détriment de leurs utilisateurs. En esquissant les contours d’un "internet post-américain", Cory a invité le public à regarder au-delà des seuls appareils pour s’intéresser aux infrastructures numériques, aux rapports de pouvoir et aux entreprises qui façonnent nos usages en coulisses.
Place à la fête
À la tombée de la nuit, l’événement a pris des airs de soirée mondaine. Influenceurs parisiens et passants curieux se sont pressés devant la Grande Menuiserie, attirés par cette célébration anti-fast tech. À l’intérieur, les visiteurs pouvaient prolonger l’expérience en personnalisant leur T-shirt lors d’un atelier de sérigraphie animé par RO Studio, qui imprimait à la chaîne deux slogans emblématiques : "Anti-upgrade club" (le club anti upgrade) et "Hot people buy Back Market" (les gens sexy achètent sur Back Market). De son côté, la designer d’objets cyber Liso.exe proposait aux participants de donner une seconde vie aux déchets électroniques en les transformant en bijoux. Sur la piste, Mayou Picchu, Andy 4000 et le duo d’indie pop Kids Return ont assuré la bande-son d’une soirée aux allures de joyeuse manif contre l’obsolescence programmée.
Au cours de cette journée, le public a pu prendre conscience des contradictions de notre rapport aux smartphones. On leur confie notre vie privée, sans savoir comment ils fonctionnent réellement. On les paye au prix des produits de luxe, mais on en change tous les deux ans. On les remplit de souvenirs, tout en les considérant comme des objets jetables.
En définitive, personne à La Grande Menuiserie ne prônait l’abandon de nos smartphones pour revenir aux pigeons voyageurs. La slow tech n’est ni réac, ni nostalgique. Ses ambitions sont plus modestes : conserver nos appareils, en prendre soin, réparer ce qui peut l’être et résister à la tentation de les renouveler constamment.
Je suis rentrée chez moi avec le même téléphone, dont la batterie était toujours quasiment à plat. Mais maintenant, l’achat d’une nouvelle coque pouvait attendre.




















