
Voici le premier épisode de notre nouvelle série « techno'stalgie », où des artistes nous racontent l’appareil électronique qui a vraiment changé leur vie. Pour inaugurer cette série, la légende du rap de La Nouvelle-Orléans Curren$y se confie à Thomas Hobbs et raconte comment Ecco the Dolphin et la Sega Genesis l’ont tenu à l’écart des gangs, tout en posant les bases de son univers musical.
Quand The Notorious B.I.G. commençait enfin à profiter de la belle vie en 1995 dans “Juicy”, la légende du rap new-yorkais en a aussi profité pour glisser un clin d'œil aux consoles qui ont marqué sa vie. “Super Nintendo, Sega Genesis / When I was dead broke, man, I couldn’t picture this.”
Jay-Z samplait la bande-son de Golden Axe. Suge Knight et Tupac s’affrontaient sur Sonic. Lil B parcourait sa collection de jeux PS2, en répétant “classic” comme un mantra. MF DOOM immortalisait l'attitude “big boss” de King Koopa dans Mario. Bref, entre le hip-hop et les jeux vidéo, c’est une affairе qui ne date pas d’hier. 50 Cent et le Wu-Tang Clan ont même sorti leurs propres jeux sous licence.
Curren$y, légende vivante du rap US et enfant des redoutables Magnolia Projects (un quartier que la police de La Nouvelle-Orléans a un jour décrit comme « zone de guerre ») a une théorie sur cette proximité entre hip-hop et gaming. « Beaucoup de rappeurs n’avaient pas d’argent en grandissant, donc la console ou le pistolet électronique Duck Hunt, c’était ce qu’ils avaient de plus précieux », confie le rappeur de 44 ans à Back Market.

Curren$y a grandi en improvisant sur la musique du célèbre jeu vidéo Sonic the Hedgehog 2.
« Les jeux vidéo, c’était nos vacances à nous. J’ai perdu [très jeune] des potes dans des fusillades, et rester à la maison avec la Sega m’a vraiment sauvé la mise. » Aujourd’hui, Curren$y réunit une large fanbase (avec près de 2 millions d’auditeurs mensuels sur Spotify), et a même décroché le soutien de gros labels en créant un sous-genre musical devenu très influent : le Lifestyle rap.
Son univers sonore, à la fois nonchalant et inspirant, déroule un flow posé qui donne l’impression que la belle vie est à portée de main ; un univers où même ceux qui dealent depuis un vieux téléphone prépayé prennent des allures de super-héros Marvel. Spitta Andretti (dont le talent a séduit Snoop Dogg, Lil Wayne, The Alchemist, Nipsey Hussle et Wiz Khalifa) glisse lui aussi dans ses textes bien plus de références aux jeux vidéo que la plupart des autres rappeurs.
Curren$y raconteavoir enchaîné une saison complète de 82 matchs sur NBA 2K, dans un appartemen “full of snacks” ; une scène qui parlera à tous ceux qui ont passé des journées entières à faire chauffer les manettes. Et, au milieu des violons old school de son single de 2025, “Zack Morris Phone”, un Curren$y whisky à la main exhibe sa collection de bijoux avec des références ultra-niche (“holy water watches / frozen aqua rings”) au jeu Ecco the Dolphin (1992). Ce jeu Sega Genesis loufoque, où un dauphin affronte des aliens avant de plonger dans les abysses pour chanter le blues, a clairement marqué le rappeur à vie.

En inspirant Curren$y, le jeu Ecco the Dolphin occupe une place inattendue dans l'histoire du hip-hop.
« Si je parle autant de mer, de baleines et de vie aquatique dans mes morceaux, c’est en partie à cause d'Ecco the Dolphin, raconte le rappeur de 44 ans. La Nouvelle-Orléans est une ville sur l’eau, donc ce jeu a toujours eu quelque chose de très personnel pour moi. Je me souviens aussi qu’il était super dur ! Le gaming, c’est une grosse partie de mon son, point barre. »
Nous avons discuté avec Curren$y du pouvoir quasi thérapeutique de Ecco the Dolphin, de la musique entêtante de Sonic 2, et de la façon dont, aujourd’hui encore, il ressort sa Sega Genesis pour continuer à rester jeune. La conversation qui suit a été légèrement modifiée.
J’ai l’impression que la Sega Genesis a occupé une grande place dans ton enfance. Pourquoi ?
Franchement, cette console c’était tout pour moi. Je me souviens que j’ai bossé plus dur à l’école juste pour être sûr de l’avoir ! J’ai eu la chance d’avoir une mère qui me laissait croire que tous mes rêves étaient possibles, même les plus débiles. Elle m’a laissé défoncer le jardin pour le transformer en piste de voitures télécommandées ! Elle me laissait aussi brancher la Sega sur la grande télé du salon. Je pense qu’elle faisait ça pour me garder près d’elle et m’éloigner des embrouilles du quartier, tu vois ?
J’ai l’impression que rester à la maison avec tes potes à jouer à la Sega, ça t’a un peu sauvé.
Carrément. Je me souviens quand ils ont sorti la manette à six boutons pour les jeux de baston sur Sega, et mon pote l’a eue avant tout le monde. Il nous apprenait toutes les attaques finales de Mortal Kombat ! Les gens venaient à la maison et restaient facile jusqu’au lendemain. Au bout d’un moment, il y en avait toujours un qui s’énervait parce qu’il avait perdu en multi et qui lâchait : « Vas-y mec, viens dehors, on va voir si tu sais faire ton jump kick en vrai ! » Pendant que d’autres à l’école commençaient à faire des conneries ou à traîner avec des gangs, nous, on était scotchés devant la télé à jouer à Double Dragon 2. Niveau sécurité, la Sega Genesis a vraiment été un super investissement. Et franchement, je crois ces journées-là ont été parmi les meilleures de ma vie.
Tu fais souvent référence à Ecco the Dolphin dans ta musique. C’est un jeu Sega Genesis assez niche, mais il a marqué tous ceux qui y ont joué. Pourquoi, à ton avis ? Moi, je t’avoue que je trouve ce jeu hyper apaisant.
C’était la musique un peu sombre, les décors bleu foncé, et toute la mélancolie cachée dans le jeu. Je me souviens avoir lu un article dessus dans un magazine des années avant sa sortie, et j’étais surexcité quand il est enfin sorti. Honnêtement, je n’ai jamais réussi à convaincre mes potes que Ecco the Dolphin était un jeu génial. Au final, c’était mon truc à moi, tu vois ? J’adorais les couleurs, l’atmosphère… mais eux, pas trop. Les transitions, les sons des dauphins qui communiquent… Je l’ai seulement eu trois jours en location, et j’en parle encore aujourd’hui.

« En termes de sécurité, la Sega Genesis a été rentable. » - Curren$y
Ce qu’il y a de génial avec tous ces jeux avec lesquels on a grandi, c’est qu'on peut aujourd'hui les faire découvrir à nos enfants. Tu l’as fait avec ton fils ?
Oui, je lui ai fait découvrir des jeux Nintendo Entertainment System comme Super Mario 2 ou Coba Triangle. Mais bon, il a tellement l’habitude de la PlayStation 5 qu’il a du mal à jouer aux jeux 8 ou 16 bits de Nintendo et Sega !
J’essaie de rejouer à tous mes jeux préférés [en tant qu'adulte]. Et franchement, ces moments à jouer à Ecco the Dolphin quand j’étais gosse, j’ai pas l’impression qu’ils soient si loin de ma vie d’aujourd’hui. C’est comme si c’était hier ! C’est peut-être ça, le truc : ces jeux-là, ils te gardent jeune.
Avant qu’on termine, je voulais revenir sur la musique funky des premiers Sonic. Il paraît que Michael Jackson aurait travaillé en secret sur la bande-son de Sonic 3, et pas mal de morceaux trap d’aujourd’hui reprennent carrément les beats des niveaux casino. Tu dirais que ça a influencé ton style ?
Beaucoup de gens ne le savent pas, mais Sonic 2 m’a quasiment appris à rapper. Je restais chez moi à freestyler sur toutes les musiques du jeu, niveau par niveau. Et même aujourd’hui, quand je lâche un couplet sans me planter et que je suis parfaitement calé sur le beat, dans ma tête c’est comme un speedrun de Sonic dans le niveau Spring Hill Zone. Je suis blindé d’anneaux, je file avec mes chaussures rouges, et des étoiles scintillent derrière moi ! Si tu joues à ces jeux-là, tu comprendras direct d’où vient mon flow.

Une illustration originale de Hayley Wells. Le dernier projet de Curren$y, 10/15, est désormais disponible chez Jet Life.




























